Permis de séjour suisses pour entrepreneurs ressortissants de l'UE/AELE : prouver l'existence d'une activité indépendante authentique (et éviter le « travail déguisé »)
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Le droit suisse de l'immigration établit une distinction nette entre le véritable travail indépendant et ce que les autorités considèrent comme un « emploi déguisé » (Scheinselbständigkeit / faux indépendants). Pour les ressortissants de l'UE/AELE s'installant en Suisse dans le cadre de l'Accord sur la libre circulation des personnes (ALCP), cette distinction est loin d'être théorique. Elle peut déterminer si une personne est enregistrée comme travailleur indépendant auprès d'un titulaire de titre de séjour UE/AELE, si ce titre est renouvelé et si une activité est requalifiée en relation de travail nécessitant un permis de séjour et, dans certains cas, des démarches de mise en conformité de la part de l'entreprise suisse employeuse.
Pour les professionnels pressés par le temps, la difficulté réside dans le fait que les droits relatifs au programme AFMP sont définis de manière générale, tandis que leur mise en œuvre concrète relève des autorités cantonales de migration, souvent en collaboration avec les services d'indemnisation AVS/AHV et les autorités fiscales. Les cantons n'appliquent pas de critères uniques. Ils évaluent la réalité de l'activité et vérifient si la personne exerce une activité économique réelle et effective en tant que personne indépendante, plutôt que d'entrer en Suisse sous l'étiquette d'entrepreneur tout en travaillant en réalité comme un salarié pour un mandant.
Cet article explique comment les cantons évaluent généralement le travail indépendant des ressortissants de l'UE/AELE, ce que signifient en pratique les termes « viabilité » et « indépendance », et comment constituer un dossier crédible et cohérent qui réduit le risque de requalification en emploi déguisé.
Travail indépendant dans le cadre du programme AFMP : ce qu’est le droit de séjour (et ce qu’il n’est pas)
En vertu de l'AFMP, les ressortissants de l'UE/AELE ont le droit d'exercer une activité économique en Suisse, soit en tant que salariés , soit en tant que travailleurs indépendants , sous réserve du respect des conditions requises et de l'obtention des autorisations nécessaires. Dans le cas du statut de travailleur indépendant, le principe juridique fondamental est l'exercice d'une activité économique indépendante en Suisse. Les cantons s'attachent donc à vérifier si l'activité est réelle et effective et si elle est exercée de manière indépendante.
Deux conséquences pratiques en découlent.
Premièrement, le canton exige généralement la preuve que la personne a effectivement commencé (ou est en train de commencer) une activité indépendante en Suisse. Une simple intention de créer une entreprise est rarement suffisante. Deuxièmement, le programme AFMP n'étant pas un visa de création d'entreprise général pour les ressortissants de l'UE/AELE, les autorités n'évaluent pas seulement une idée d'entreprise ; elles vérifient si l'activité exercée par la personne est réellement indépendante, viable et conforme au statut de travailleur indépendant au regard du droit social et fiscal suisse.
C’est là que la notion d’« emploi déguisé » entre en jeu. Si la relation s’apparente à un emploi salarié, le canton peut refuser ou limiter l’enregistrement comme travailleur indépendant, ou encore compliquer les renouvellements. Parallèlement, les autorités compétentes en matière de sécurité sociale peuvent refuser de reconnaître la personne comme travailleur indépendant, ce qui fragilise sa situation en matière d’immigration.
L’évaluation cantonale en pratique : les deux questions fondamentales
Bien que la pratique cantonale varie en termes de ton et de profondeur, l'évaluation tend à s'articuler autour de deux questions.
Le premier critère est l'indépendance : la personne assume-t-elle des risques entrepreneuriaux et bénéficie-t-elle d'une autonomie organisationnelle, ou est-elle intégrée à l'entreprise d'autrui comme un salarié ? Le second critère est la viabilité : l'activité est-elle susceptible de permettre à la personne de subvenir à ses besoins en Suisse de manière réaliste et durable, sans pour autant constituer une activité essentiellement temporaire ou marginale qui ne reflète pas un véritable établissement en tant que travailleur indépendant ?
Ces concepts sont liés. Une personne peut être « indépendante » sur le papier tout en étant économiquement dépendante, ce qui évoque une relation de travail. Inversement, une personne peut avoir plusieurs clients tout en étant soumise à un contrôle et une intégration si stricts que la situation s'apparente à un emploi salarié. Les cantons recherchent donc une vision d'ensemble cohérente au regard de l'immigration, des programmes AVS/AHV, de la fiscalité et des réalités commerciales du travail.
Indépendance : comment identifier le risque d'emploi déguisé
Le travail dissimulé est généralement signalé lorsque les faits s'apparentent à une relation de travail classique, même si les parties l'ont qualifiée de mission de conseil ou de prestation de services. En matière d'immigration, le problème réside dans le fait que la personne se sert du statut de travailleur indépendant (AFMP) pour exercer, en réalité, une activité salariée sans être considérée comme un employé.
Les autorités cantonales vérifient généralement l'indépendance à l'aide d'indicateurs pratiques tels que la structure de la clientèle, le contrôle exercé sur le travail et le risque économique. Avoir plusieurs clients n'est pas une obligation légale absolue, mais en pratique, cela constitue un indicateur important d'indépendance car cela réduit l'apparence de subordination et de dépendance. Un dossier montrant que la majeure partie des revenus provient d'un seul mandant suisse sur une période prolongée, avec des horaires et un lieu de travail imposés par ce dernier, fera souvent l'objet d'un examen plus approfondi.
Le contrôle et l'intégration sont essentiels. Si la personne est censée travailler dans les locaux du client, utiliser son matériel, respecter ses horaires de travail internes, rendre compte à un responsable hiérarchique, figurer sur l'organigramme ou se présenter comme membre du personnel du client, la situation s'apparente alors à un contrat de travail. Les clauses d'exclusivité, les obligations de non-concurrence plus étendues que celles généralement applicables aux travailleurs indépendants et le droit d'approbation du client concernant les congés ou les absences peuvent également aller dans ce sens.
Le risque entrepreneurial est un autre thème central. Un véritable indépendant établit généralement ses propres devis et négocie ses honoraires, émet des factures, assume le risque de non-paiement (sous réserve de protections contractuelles), corrige à ses frais les malfaçons et investit dans son outillage et ses assurances. Si la relation contractuelle repose sur un contrat à durée indéterminée avec un volume de travail continu garanti, sans activité commerciale réelle ni charges fixes significatives, les autorités peuvent se demander si cette personne n'est pas, en réalité, un salarié rémunéré par factures.
Un autre facteur pouvant entraîner une requalification est la substitution et la délégation. Les travailleurs indépendants sont souvent libres (du moins en principe) de recourir à des assistants ou des sous-traitants pour mener à bien un projet, tandis que les salariés doivent réaliser le travail personnellement. Si un contrat exige une exécution personnelle et que le client contrôle la répartition des tâches, cela peut renforcer l'impression de salariat. Ce point doit toutefois être abordé avec précaution : dans de nombreuses prestations de services, il est courant que le spécialiste désigné réalise le travail personnellement. Ce qui importe, c'est que la relation dans son ensemble témoigne d'une autonomie, et non pas seulement d'une exécution personnelle.
Viabilité et activité « authentique et efficace » : le fondement du revenu durable
Selon la logique de l'AFMP, le travail indépendant est une voie d'obtention de la résidence fondée sur une activité économique réelle. Les cantons s'interrogent donc généralement sur le caractère plus que marginal de cette activité et sur sa crédibilité quant à son potentiel à justifier la résidence en Suisse.
Cela ne signifie pas que le canton applique le même type d’« approbation de plan d’affaires » que celui en vigueur dans certains contextes d’autorisation de travail hors UE . Pour les ressortissants de l’UE/AELE, l’approche est généralement pragmatique : la personne a-t-elle commencé son activité commerciale ? Dispose-t-elle de contrats ou de mandats ? A-t-elle des prévisions de revenus réalistes ? Et a-t-elle les moyens financiers de couvrir la période de démarrage sans avoir recours à l’aide sociale ?
En pratique, les autorités peuvent examiner les revenus déjà générés, les contrats clients signés, un carnet de commandes établi par la correspondance et les propositions, ainsi que les relevés bancaires attestant de la capacité à couvrir les frais de subsistance et les dépenses professionnelles. La justification d'un « revenu durable » est essentielle : elle doit être cohérente, prudente et ancrée dans le coût de la vie suisse du canton concerné. Une projection qui suppose une utilisation immédiate à pleine capacité et à des tarifs journaliers élevés, sans explication sur l'acquisition de clients, risque de nuire à la crédibilité.
Pour certaines activités, la viabilité est plus facile à démontrer grâce à un modèle de rémunération clair et une documentation précise (par exemple, les professions réglementées, le conseil en informatique, les services d'ingénierie). Pour d'autres, notamment les jeunes entreprises dont les revenus sont différés, le dossier doit être plus étayé afin de prouver une implantation réelle en Suisse. Les cantons peuvent se montrer sceptiques lorsqu'une personne se déclare entrepreneur mais ne peut justifier ni d'une activité commerciale en cours ni de ressources financières suffisantes, car le droit de séjour n'est pas conçu pour couvrir une période indéterminée « avant la génération de revenus » sans activité économique tangible.
Le rôle de la reconnaissance des AVS/AHV en tant que travailleurs indépendants : pourquoi c’est si important
L'un des leviers les plus concrets dans ces situations est la reconnaissance du statut de travailleur indépendant par l'AVS/AHV. En Suisse, la classification sociale repose sur une appréciation factuelle, et les autorités examinent des indicateurs similaires : l'indépendance, la prise de risque entrepreneuriale, la multiplicité des clients et l'intégration apparente de la personne au sein d'une autre entreprise.
En matière d'immigration, la reconnaissance AVS/AHV n'est pas une simple formalité administrative. Si une personne se déclare indépendante mais ne peut obtenir cette reconnaissance, l'autorité cantonale compétente en matière d'immigration peut conclure que sa situation n'est pas compatible avec le statut d'indépendant. À l'inverse, si le statut d'indépendant AVS/AHV est accordé et que la personne cotise à titre indépendant, cela renforce considérablement la crédibilité de sa demande de titre de séjour.
Il est important, cependant, de ne pas considérer la reconnaissance AVS/AHV comme une solution miracle. Si la situation commerciale évolue – notamment si la personne devient par la suite quasi exclusive à un seul client ou adopte un modèle d'intégration et de contrôle s'apparentant à un emploi salarié – le risque de réévaluation peut réapparaître, y compris lors du renouvellement du permis. Les dossiers les plus solides sont ceux où le récit de l'immigration, le statut AVS/AHV, la documentation contractuelle et la réalité professionnelle quotidienne concordent.
Éléments de preuve qui renforcent généralement un dossier de travailleur indépendant UE/AELE
Les autorités fiscales locales réagissent généralement bien aux documents qui prouvent que la personne est effectivement entrée sur le marché en tant que prestataire indépendant et ne se contente pas de facturer une seule entreprise pour percevoir un salaire.
Cela inclut, si possible, les contrats ou mandats conclus avec plusieurs clients, ainsi que les factures émises, les preuves de paiement reçues et un relevé de compte bancaire professionnel attestant d'une activité commerciale. La justification d'un local commercial n'est pas toujours nécessaire, notamment pour le travail mobile ou à distance, mais elle peut contribuer à prouver l'établissement en Suisse, de même que la justification des assurances professionnelles généralement souscrites par les professionnels indépendants (par exemple, une assurance responsabilité civile professionnelle, le cas échéant).
Les preuves de marketing et de développement commercial peuvent également être pertinentes lorsque le chiffre d'affaires est encore en phase de démarrage. Un site web professionnel, des propositions commerciales, des activités de réseautage ou d'appels d'offres documentées, ainsi qu'un plan de développement réaliste peuvent démontrer que la personne exerce une activité professionnelle. Dans les secteurs réglementés, l'appartenance à des organismes professionnels ou la reconnaissance des qualifications peuvent être utiles, à condition que l'activité soit légale et que la personne soit dûment autorisée à exercer le cas échéant.
Les éléments financiers doivent être abordés de manière stratégique. L'objectif est de démontrer que la personne n'est pas susceptible de devenir dépendante de l'aide sociale et que l'entreprise peut raisonnablement assurer son maintien en poste. Ces éléments peuvent inclure l'épargne, les revenus du conjoint le cas échéant, et des prévisions de trésorerie prudentes, fondées sur des mandats signés ou sur les taux du marché.
Deux pièges récurrents : la dépendance à un seul client et les contrats assimilables à des contrats de travail.
De nombreux cas problématiques surviennent non pas parce que la personne manque d'esprit d'entreprise, mais parce que la première opportunité en Suisse consiste en réalité en un engagement auprès d'un seul client et que le contrat est rédigé comme un contrat de travail.
La dépendance à un seul client n'est pas systématiquement fatale, surtout durant les premiers mois d'activité, mais elle accroît la vigilance. Si la première année est principalement consacrée à un seul mandat, il devient important de prendre des mesures concrètes pour diversifier ses activités et de veiller à ce que les modalités et les pratiques de travail témoignent d'une réelle indépendance : maîtrise de son planning, facturation au résultat lorsque cela est possible et absence d'intégration organisationnelle poussée.
Le contrat lui-même peut engendrer des risques évitables. Les clauses assimilables à un contrat de travail salarié – horaires fixes, droits d'instruction détaillés, large exclusivité, congés payés, fourniture continue de travail et contrôle managérial étendu – peuvent se justifier d'un point de vue commercial, mais elles peuvent compromettre l'immigration et la classification AVS/AHV. Un contrat de travailleur indépendant bien rédigé privilégiera généralement les livrables, la confidentialité, la propriété intellectuelle et une répartition claire des risques, tout en préservant l'autonomie du travailleur dans l'exécution de ses services.
Les autorités suisses privilégiant les faits aux étiquettes, la simple reformulation d'un contrat sans modification des pratiques de travail ne résout que rarement le problème. Si une personne travaille exclusivement pour un client, utilise ses outils, suit ses procédures internes et rend compte comme un employé, la relation peut être considérée comme un emploi, indépendamment des termes du contrat.
Renouvellements et résidence à long terme : maintenir la cohérence de la position
Pour les ressortissants de l'UE/AELE, le statut de travailleur indépendant n'est pas seulement évalué lors de l'enregistrement initial. Les renouvellements et les transitions vers un statut de plus longue durée font souvent l'objet d'un nouvel examen afin de vérifier si l'activité demeure réelle et effective.
Les professionnels doivent donc considérer le statut d'indépendant comme une démarche de conformité continue. Cela implique de conserver une documentation cohérente : factures, contrats, comptes, cotisations AVS/AHV, déclarations fiscales et justificatifs d'activité commerciale régulière. En cas de changement de modèle économique – par exemple, la signature d'un mandat quasi exclusif de longue durée – il est judicieux d'évaluer au préalable si cela pourrait entraîner un reclassement et si un passage au statut de salarié serait plus avantageux.
Avec le temps, de nombreux ressortissants de l'UE/AELE en Suisse envisagent également de s'établir ( permis C ). Si l'éligibilité à ce permis dépend de plusieurs facteurs et procédures, il est important de comprendre que la pérennité du séjour repose sur une résidence légale stable, le respect scrupuleux de la législation et l'autonomie financière. S'assurer que le statut initial de travailleur indépendant est correct et le demeure permet d'éviter des complications ultérieures lors d'une éventuelle évaluation plus globale de l'intégration et du respect de la législation.
Conclusion : ce que les cantons veulent voir
Les autorités cantonales qui évaluent le statut d’indépendant au titre de l’AFMP cherchent essentiellement à déterminer si la personne exerce réellement une activité commerciale en Suisse ou si le statut d’« entrepreneur » sert à masquer une relation de travail. Les dossiers les plus convaincants démontrent une activité commerciale réelle, une logique de revenus crédible et durable, ainsi qu’une indépendance dans l’organisation et l’exécution du travail. La multiplicité des clients, la prise de risques entrepreneuriaux réels et la reconnaissance du statut d’indépendant par l’AVS/AHV sont des indicateurs pratiques qui ont souvent un poids significatif, mais ils doivent correspondre à la réalité quotidienne.
Pour les ressortissants de l'UE/AELE, la procédure pour obtenir le statut d'indépendant peut être simple lorsque les faits sont solides et la documentation cohérente. Des difficultés surviennent généralement en présence d'un seul client principal, d'un contrôle assimilable à celui d'un salarié, ou d'une activité non encore rentable sans perspective claire d'autonomie financière. Aborder ces questions dès le début est souvent déterminant pour le bon déroulement de la procédure et peut entraîner un long litige relatif à la classification.
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